Roman: "Les enfants du même horizon"....Un Chef d'œuvre encore sous forme de manuscrit ...Chapitre I

lun, 02/23/2026 - 04:22

Legrayer n’était pas un point sur une carte ; c’était une respiration dans l’immensité. Une étendue de sable fauve que le vent modelait comme une mer immobile, un chapelet de tentes sombres accrochées à l’horizon, quelques acacias tordus, des enclos de branchages, et, au centre invisible de tout, l’ordre ancien.

Le soleil s’y levait sans douceur. Il surgissait d’un trait, comme un jugement. À l’aube, avant même que la lumière ne prenne toute sa force, le campement des Ehel El Haj s’animait d’un frémissement discret. Les femmes se levaient les premières. On entendait le frottement des pierres sur le foyer, le crépitement du feu, le souffle des braises qu’on ranime. De quelques rares tentes, l’odeur du thé montait, verte et amère.

Plus loin, à la lisière du camp, dans un espace moins ordonné, plus bas, plus exposé au vent, vivaient les Dneiba.

Ils ne possédaient rien que leurs bras.

Sidi Ould El Haj était le maître de ce monde. Grand, sec, le regard droit sous un turban toujours impeccablement noué, il parlait peu, mais sa parole avait la densité d’un décret. Il héritait d’une lignée fière, savante et guerrière à la fois. On disait que ses ancêtres avaient récité des vers sous les étoiles et mené des caravanes à travers des tempêtes de sable. Il connaissait ses généalogies jusqu’à la septième génération. Il pouvait nommer chaque alliance, chaque querelle, chaque dette d’honneur.

À ses côtés, sa femme, Lalla, portait la noblesse comme un voile invisible. Elle savait les poèmes anciens, elle modulait le hassaniya avec une élégance qui faisait taire les conversations. Sa tente était le cœur du campement, le lieu des décisions feutrées, des conseils murmurés.

Leur enfant unique, Mohamed Lemine, grandissait dans cette certitude tranquille : le monde était ordonné. Il y avait ceux qui commandaient et ceux qui servaient.

Les Dneiba, eux, vivaient dans l’autre vérité.

M’Barka se levait avant le jour. Elle n’attendait pas qu’on l’appelle. L’habitude avait creusé en elle une horloge intérieure plus fiable que le soleil. Elle nouait son voile rapidement, jetait un regard à ses trois enfants encore endormis sur la natte de fibre usée, puis sortait.

Son mari, Dneiba, était déjà dehors. Il s’occupait des chèvres. Il connaissait chacune d’elles, leur tempérament, leurs blessures anciennes. Les bêtes répondaient à sa voix plus qu’à celle de quiconque. Pourtant, elles n’étaient pas les siennes.

Le troupeau appartenait aux Ehel El Haj. Les bras, eux, appartenaient aux Dneiba. Esclave et fils d’esclave, Dneiba n’avait jamais appris à lire, mais il connaissait les étoiles. Il savait à quelle saison l’herbe se ferait rare, à quel signe le vent annoncerait une tempête. Il avait hérité de savoirs qui ne s’écrivaient pas, transmis par des hommes dont on ne gardait pas les noms dans les généalogies officielles.

Il gardait les animaux du lever au coucher du soleil. Parfois davantage.

Legrayer, en 1955, vivait sous une double autorité. L’ancienne, enracinée dans les lignages et les alliances tribales. Et la nouvelle, lointaine, venue avec l’administration coloniale française. On parlait de commandant de cercle, de recensement, d’impôts en nature. Mais ces mots n’avaient pas encore bouleversé l’équilibre profond du campement.

Ce qui comptait, c’était l’ordre interne.

Les Ehel El Haj possédaient les terres autour du village, les puits, les bêtes. Ils détenaient aussi les Dneiba. On ne disait pas « esclaves ». On disait « ceux de la maison ». Mais chacun savait.

Le travail ne s’arrêtait jamais.

Lorsque la saison était favorable, on cultivait. Un carré de terre près d’une dépression où l’eau s’accumulait après les rares pluies. Mil et sorgho étaient semés à la main. Les Dneiba travaillaient la terre sous le soleil. Les pieds nus dans la poussière chaude, le dos courbé, ils traçaient les sillons avec des outils rudimentaires.

Sidi Ould El Haj venait parfois observer. Il ne touchait pas la terre. Il évaluait, calculait, décidait.

— Plus serré, disait-il. La pluie ne sera pas généreuse cette année.

Dneiba acquiesçait sans lever les yeux.

Les récoltes, lorsqu’elles étaient bonnes, renforçaient la réputation de la famille. On disait que Dieu bénissait les Ehel El Haj. Personne ne parlait des mains qui avaient semé.

Le fils des Ehel El Haj, Mohamed Lemine, avait dix-sept ans. Il observait plus qu’il ne parlait. Il avait été initié aux vers, aux récits de batailles, aux règles de l’honneur. Mais quelque chose en lui résistait à la simplicité de l’ordre établi.

Un jour, alors qu’il accompagnait son père vers les champs, il vit M’Barka redresser son dos avec difficulté. La sueur traçait des lignes sombres sur son visage.

— Elle est forte, dit-il.

— Elle est à nous, répondit simplement son père.

Ces mots restèrent suspendus dans l’esprit du jeune homme.

À nous.

Que signifiait posséder un être humain ?

Il n’osa pas poser la question.

Du côté des Dneiba, l’enfance avait un goût d’ombre.

Le fils de M’Barka, El Hor, âgé de huit ans, gardait parfois les chevreaux. Il aimait courir derrière eux, sentir le vent sur son visage. Dans ces instants-là, il oubliait la hiérarchie. Mais il savait déjà qu’il ne serait jamais assis sous la grande tente pour écouter les poèmes.

Un soir, il demanda à sa mère :

— Pourquoi nous ne vivons pas là-bas ?

Il désignait les tentes des Ehel El Haj.

M’Barka posa la main sur sa tête.

— Parce que Dieu nous a faits ainsi.

Elle ne croyait pas entièrement à sa propre réponse. Mais que pouvait-elle dire d’autre ?

Les travaux forcés prenaient aussi une autre forme. Lorsque l’administration coloniale exigeait des corvées — transport de matériel, construction d’un poste, réparation d’une piste — ce n’étaient pas les fils des grandes familles qui partaient.

On envoyait Dneiba et tous les esclaves du campement.

Dneiba fut réquisitionné un matin de vent sec. Il devait rejoindre un groupe d’hommes pour transporter des charges sur plusieurs jours de marche. Il laissa derrière lui M’Barka et les enfants. Il partit sans protester.

Le silence était devenu une seconde peau.

Lalla, pourtant, n’était pas insensible. Elle observait M’Barka parfois, avec une curiosité mêlée d’une forme d’inquiétude diffuse. Elle savait que les temps changeaient. Des rumeurs circulaient : ailleurs, certains affranchissaient. Ailleurs, des esclaves avaient fui vers les centres administratifs.

Elle craignait le désordre plus que l’injustice.

Un soir, elle convoqua M’Barka sous la grande tente.

— Tes enfants grandissent, dit-elle. Il faudra qu’ils soient utiles.

M’Barka inclina la tête.

Utile.

Le mot pesait lourd.

Mohamed Lemine commençait à écouter les rares nouvelles qui arrivaient du chef-lieu. Il y était question d’abolition proclamée depuis longtemps, de modernité, de réformes. Ces mots entraient en contradiction avec ce qu’il voyait chaque jour.

Il observa El Hor un après-midi. L’enfant traçait des signes dans le sable avec un bâton.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’écris.

— Tu sais écrire ?

— Non.

Il imitait les lettres qu’il avait aperçues sur un vieux papier.

Un trouble profond saisit le jeune maître.

Il comprit soudain que le monde pouvait être autrement.

Mais Legrayer, en ce temps-là, restait prisonnier de sa lenteur. Les saisons se succédaient. Le vent recouvrait les traces. Les hiérarchies se reproduisaient comme une loi naturelle.

Pourtant, sous la surface, quelque chose s’infiltrait.

Une fatigue dans le regard de Dneiba.

Une question silencieuse dans celui de Mohamed Lemine.

Un désir muet dans le cœur d’El Hor.

Un soir d’orage rare, le ciel se déchira au-dessus du campement. La pluie tomba avec violence. Les tentes furent secouées. Les enclos menacèrent de céder.

Dans la confusion, El Hor courut vers les bêtes pour les aider à se regrouper. Mohamed Lemine le rejoignit. Ils luttèrent ensemble contre le vent.

Pour un instant, il n’y eut plus ni maître ni esclave.

Seulement deux garçons sous la pluie.

Quand l’orage cessa, le campement semblait intact. L’ordre ancien tenait encore.

Mais dans le cœur de Mohamed Lemine, une fissure s’était ouverte.

Et dans celui d’El Hor, une idée nouvelle venait de naître : peut-être que le monde n’était pas immuable.

La nuit tomba sur Legrayer.

Les étoiles reprirent leur place.

Les tentes séchèrent lentement.

Sous le silence du désert, la première partie de leur histoire venait de s’écrire — non dans les livres, mais dans les consciences.

Sneiba Mohamed (Auteur) 

A propos de l'auteur 

Sneiba Mohamed est titulaire d’un Master en lettres modernes et journaliste. Rédacteur en chef à l’Agence Mauritanienne d’Information, il est également correspondant du magazine Afrimag (Casablanca) et du média en ligne Œil d’Humanité (Belgique).
Observateur attentif des mutations sociales, culturelles et linguistiques contemporaines, Sneiba Mohamed développe à travers ses écrits une réflexion profonde sur les identités, les héritages et les dynamiques humaines dans les sociétés africaines et sahéliennes.
Auteur de plusieurs ouvrages, dont Le parler français hassaniya, Le Système et Textes et contextes, il poursuit avec Les enfants du même horizon une exploration littéraire où se croisent mémoire, destin collectif et quête d’un avenir commun.

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