Un acharrenement injustifié

dim, 07/14/2019 - 12:14

Au cours des débats de la dernière séance de l'Assemblée Nationale  Med Bouya s'est peut être fourvoyé en usant d'un style imagé pour décrire certaines décisions du Gouvernement qu'il a jugé inoportunes déplacées ou même indécentes. Cette intervention eut l'effet d'un coup de tonnerre et ses échos ne cessent de s'amplifier. Certains ont qualifié les propos du député d'offense intolérable d'autres ont crié au crime de lèse majesté.

Il s'agit pourtant d'un mode d'expression courant que bien des auteurs ont choisi pour contourner la censure et s'attaquer aux excès et vices des maîtres de ce monde. Au XVII siècle déjà, La Fontaine en a fait son mode littéraire  de prédilection, les Fables, pour dénoncer les défauts et travers de la société. Tout dans ses écrits a été passé au crible: le despotisme des grands à travers son expression proverbiale:"la raison du plus fort est toujours la meilleure"(le loup et l'agneau). Le ridicule des petits arrivistes qui cherchent à tout prix à adopter le mode de vie et les postures des Grands:" Tout bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs Tout petit prince a des Ambassadeurs"(la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf). Sur le même ton, La Fontaine s'est attaqué à l'avidité des grands seigneurs à travers le partage en quatre parts du Cerf entre le lion et ses trois associés, la genisse, la chèvre, et la brebis. On sait désormais  que la première  part revient au Lion en qualité de Sire, la seconde part aussi parce qu'il s'appelle lion, et la troisième de même, parce qu'il est le plus vaillant, et la quatrième parce que celle qui y touche, le lion l'etranglera.( La Genisse, la chèvre et la brebis en société avec le lion) Dans ces mêmes fables l'humeur belliqueuse et expansionniste de Louis XIV est dénoncée: " quelque vains lauriers que promette la guerre. On peut être héros sans ravager la terre!" Je me suis autorisé cette longue digression pour montrer que si déjà au XVII siècle, l'un des sujets du Roi Soleil, celui qui se prétend représentant de Dieu sur terre et qui ne se gênait pas de proclamer: "la loi c'est moi" si ce sujet osait  pareilles critiques, à peine voilées, sans être inquiété, on ne doit d'aucune façon se formaliser aujourd'hui au XXI siècle d'un jugement, quelque outrancier soit-il, émis par un député en plein débat parlementaire. On a parfois l'impression que les parlementaires de la majorité se trompent sur leur mission et se croient destinés à faire obstacle au vrai débat, celui qui tourne et retourne l'ensemble des questions, examine tous les aspects des problèmes et fouille dans les détails. Appartenir au groupe parlementaire de la majorité ne signifie pas soumission à la volonté de l'exécutif et effacement devant ses représentants. Telle est malheureusement l'impression d'ensemble qui se dégage des interventions des orateurs de ce groupe et du mutisme mystérieux adoptés par certains de ces éléments censés pourtant être des plus avertis et plus   aptes à approfondir les débats. Ce désintéressement général, cette allergie à tout questionnement, à tout commentaire a poussé certains à vouloir réduire à une minute le temps de parole. Nous autres observateurs nous nous serions vite détournés des débats parlementaires si, quelque part, il n'y avait pas les mise au point véhémentes  de Dane Ould Ethmane, les sombres réticences de Ould Bennahi, les critiques polies, mesurées et combien percutantes de Khalile Ould Enehwi et les coups  de bélier redoutables de Mohamed Bouya. En effet l'Assemblée est le lieu des grands deballages, le creuset où  se forment les esprits et d'où sortent les grands orateurs et les tribuns hors pairs. Et Mohamed Bouya, à travers ses propos prétendument  controversés, est parfaitement dans son rôle. Les parlementaires loin de s'en effaroucher gagneraient à s'en inspirer. La dernière décennie a été incontestablement laborieuse et des réalisations louables ont été effectués dans bien des domaines mais le chantier est immense et beaucoup reste à faire. Il ne faut donc pas s'étonner si, malgré tout, les critiques continuent à fuser de toutes parts. Pour certains la gestion de la dernière décennie comporte des zones d'ombre que personne n'ose effleurer sans s'exposer au pire. Sans partager les soupçons de ceux qui tiennent à s'y aventurer, je pense qu'une bonne partie de l'opinion politique ne connaîtra l'apaisement tant que ces interrogations persistantes et depuis longtemps en suspens, n'ont pas trouvé de réponse. Une chose cependant est certaine, c'est que cette décennie a été sans équivoque la plus vaste pépinière où le népotisme et le favoritisme fleurirent avec luxuriance. Les protégés du pouvoir se sentirent tout permis et se livrèrent à coeur joie à soumettre à toutes sortes de tracasseries et de brimades tous ceux qui manifestaient une quelconque velléité d'indépendance, ou d'indignation face à un amour propre blessé  ou une injustice essuyé, Ce phénomène bien que plusieurs fois dénoncé n'a fait qu'empirer et a  fini par devenir un style de gouvernement allègrement affiché. Les faveurs du pouvoir, dix années durant, furent concentrés au niveau d'une coterie restreinte. Les membres de cette coterie bénie formèrent chacun sa petite cour. Tout le reste de la nation fut tenu, sans état d'âme, à distance. C'est cet état de fait qui explique le malaise larvé et les propos peu tendres qui s'élèvent d'ici et là.  Les auteurs de ces  sorties intempestives méritent d'être compris et non fustigés.

 

Professeur  Abderrahmane Sidi Hamoud

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